En quoi ce standard marque-t-il une rupture avec l’approche précédente ?
Le message fort selon moi, c’est le retour à la réalité business. Pendant dix ans, la Science Based Targets initiative a fonctionné en appliquant la science du climat directement à l’entreprise. Cela a permis d’impulser une mobilisation par la fixation des cibles. Mais une entreprise net zéro n’a plus rien de “science based”.
Avec ce nouveau standard, le SBTi se désolidarise en partie de la science du climat pour se réaligner avec le monde réel des entreprises : les imprévus géopolitiques, les contraintes d’investissement, l’inertie naturelle du système dont elle dépend, le temps de latence en matière de développement de produits et des services.
Le meilleur exemple, c’est le best effort framework : une entreprise peut se fixer des cibles, ne pas les atteindre, et rester dans le programme si elle justifie les obstacles rencontrés. C’est une flexibilité qu’on n’aurait pas imaginée il y a cinq ans.
Est-ce que tu vois ça comme une bonne ou une mauvaise nouvelle ?
Les deux. C’est une très bonne nouvelle pour les entreprises, parce que le SBTi s’aligne enfin avec leur réalité de terrain. Le plan de transition dans toutes ses dimensions, la fixation d’une taxe carbone interne, le financement de projets climat (la Ongoing Emission Responsibility), tout ça est désormais reconnu dans le cadre.
Après, est-ce que c’est bon pour le climat ? Là, je suis plus pessimiste. Le 1,5°C est désormais hors d’atteinte. Et il faut être honnête : il y a aussi une réalité économique pour le SBTI lui-même. Avec plus de 10 000 entreprises engagées, ils ne peuvent pas se permettre de perdre leurs adhérents. La revue à la baisse des objectifs de réduction sur Scope 1 et 2 passant de -42 % à -21 % en absolu et passant de -25% à -15% sur le scope 3, c’est aussi une façon de rassurer les entreprises afin de les garder dans le système.
Y a-t-il des manquements selon toi dans cette nouvelle version ?
J’en vois trois. Premièrement, le SBTi reste enfermé dans la logique des claims, c’est-à-dire la possibilité pour une entreprise de revendiquer un statut. C’est important, mais qui dit claim dit communication, et cela limite le passage à l’étape suivante : la mesure de la performance réelle.
Deuxièmement, les solutions climatiques sont presque absentes du document. Le terme n’apparaît que trois fois, et uniquement dans le cadre du financement de projet. Les entreprises qui vendent des solutions climatiques, les enablers, ne sont pas reconnues comme telles. C’est un vrai angle mort.
Troisièmement, le financement de projets ne devient obligatoire qu’en 2035 pour les entreprises de catégorie A. Ça laisse dix ans de flottement, alors qu’on a besoin de capitaux pour la transition juste dès maintenant !
Beaucoup de standards évoluent en ce moment. Tu vois une convergence ?
Oui. Les SBTI, ISO, GHG Protocol semblent aller dans la même direction : ils vont au delà du seul CO2 comme mesure de l’impact positif. Ils distinguent réduction des émissions, diffusion de solutions, financement, et ils différencient selon la localisation, la taille ou le secteur de l’entreprise. Il y a un mouvement général de reconnexion avec la réalité des modèles d’affaires.
D’ailleurs, l’ISO 14060, le standard Net Zero de l’ISO, vient d’être soumis à consultation publique pour 12 semaines. Il va plus loin que le NZCS du SBTi sur certains points : reconnaissance explicite des Solutions Climatiques, obligation de financer des projets, cibles de réduction sectorielle ET adaptées aux roadmaps de décarbonation par pays. Et je trouve que sa légitimité est différente : une norme ISO est un processus normatif officiel, pas une initiative privée.
Le Climate Contribution Framework peut être une alternative ?
En tout cas, il complète parfaitement le paysage. En restant dans la logique des claims et en catégorisant les entreprises uniquement par taille (catégorie A ou B), le SBTi ne va pas assez loin. Le Climate Contribution Framework (CCF), lui, va au-delà : il différencie les entreprises selon leur industrie et leur potentiel contributif dans l’atteinte du net zéro global. Chaque secteur raconte un chapitre différent de l’histoire. Et surtout, il introduit une logique de mesure de la performance: l’entreprise est-elle performante ou pas? À quel point? Ce n’est plus une question de claim, c’est une question de contribution mesurable. Et donc utile aux investisseurs.
Si tu devais résumer en un mot la mise à jour de ce standard ?
Réconciliation. Réconciliation entre l’ambition climatique et la réalité des entreprises. C’est un pas nécessaire. Mais la prochaine étape, c’est de réellement mesurer la performance climatique.